Stéphane regarde sa montre, il est huit heures moins vingt. Fritz reste en arrière, près de sa voiture, l’homme au chapeau noir s’approche de son
chauffeur :
« Hugh, restez avec le Général Fritz. Je prends sa voiture et je retourne à la zone. »
Il s’en retourne vers Fritz ; il lui présente le plat de sa main et son regard le plus autoritaire. Fritz s’exécute et lui abandonne ses clefs.
« Laissez la fille dans le coffre de ma voiture, elle y sera au chaud, lance-t-il. »
Il monte dans le coupé rouge et démarre ; il tourne au premier rond-point et disparaît. Fritz et Stéphane s’installent à l’arrière de l’imposante berline.
Le chauffeur met en marche le GPS.
« Où allons-nous Monsieur ? »
Fritz lui donne l’adresse exacte. Le soleil commence à pointer au-dessus de la crête des montagnes et vient réchauffer les visages fatigués et tirés par le
manque de sommeil.
« Rhabille-toi un peu Stéphane, tu fais peine à voir ! »
Le GPS les guide au cœur de la zone d’activité voisine ; ils se garent sur un vaste parking. Autour d’eux, les bâtiments poussent comme des champignons, de
petits immeubles à deux étages, dont certains sont encore en construction. Stéphane sort le premier ; le chauffeur, comme le veut la bienséance, descend à son tour pour tenir la portière à
Fritz. La main droite du Général, toujours prêt à tirer, n’a pas quitté la poche de sa veste. Ils inspectent les environs.
« Ambiance start-up et zone industrielle, ça aurait plu à ce con de Ménager ! pense Stéphane. »
En face d’eux, un panneau indique « Shape Lab », la société qui héberge une machine sur laquelle s’est installé KARL. Stéphane est excité, ça lui
rappelle les retrouvailles avec un ami qu’il n’aurait pas vu depuis longtemps. Une petite voiture blanche s’engage sur le parking ; elle se gare à côté de l’imposante berline. Un homme paré
de lunettes de soleil dernier-cri descend. Il arbore une chemise à carreaux bleu vichy, une couleur plutôt démodée ; Fritz l’identifie rapidement comme un responsable de l’entreprise.
« Bonjour Messieurs, vous attendez quelqu’un ?
¾ Nous cherchons à
rencontrer le directeur.
¾ C’est moi-même, je
suis Jean-Paul Sautet. Nous n’avions pas rendez-vous ?
¾ Non Monsieur, nous
travaillons pour le GIE qui administre le parc. Je m’appelle Michel Scotie, je travaille pour les télécoms ; je suis venu avec Monsieur Rodin, consultant réseaux et mon stagiaire, Bruno
Lepage. »
Le directeur reste pantois devant cette étrange équipée. Il remonte ses lunettes sur son front et les interroge du regard. Fritz lui répond.
« Nous avons des problèmes sur les réseaux téléphoniques et informatiques de la zone. Depuis hier soir, on nous a signalé de grosses coupures et anomalies
sur les lignes.
¾ Ca ne m’étonne
pas, vous savez. Nous avons-nous même un ingénieur qui s’occupe du réseau régulièrement, mais ces gens-là ne sont pas très pragmatiques. Vous savez, lui, vous le mettez là-bas, tout seul dans le
champ, avec un ordinateur, il vous fait de la fumée sur deux cent mètres ! »
Fritz sourit à peine ; Sautet fait quelques pas et lui ouvre la porte de verre qui affiche en grosses lettres le nom de la société.
« Entrez donc. »
Au centre de la pièce principale, se dresse un plateau de travail et un îlot de bureaux : cinq sièges et cinq ordinateurs. Le directeur leur propose un café,
Fritz refuse.
« Nous avons simplement besoin d’un accès à votre routeur, Bruno va faire quelques vérifications. »
Sautet leur montre le chemin, un peu surpris devant l’assurance de ses interlocuteurs.
« C’est ici. Vous me permettez de téléphoner à l’agence ? Vous comprenez, nous avons tout de même des données importantes ici, je ne peux permettre
que n’importe qui y ait accès.
¾ Bien évidemment.
Je vous rassure tout de suite : ça ne sera pas long, deux minutes tout au plus. »
« Bruno. »
Fritz se rend compte qu’il vient de parler dans le vide, il ne s’est adressé à personne. Il se tourne vers Stéphane, lui balance discrètement un coup dans le
tibia :
« Bruno ! »
Stéphane réagit.
« Voilà l’ordinateur, Bruno. Fais vite, on n’a pas la journée. »
Fritz parle entre ses dents pour signifier à son Ersatz de stagiaire l’urgence de la situation. Stéphane s’installe devant le serveur, le PDG s’approche pour
l’observer à la tâche. A côté de lui, Hugh fait mine, à travers les lunettes de soleil qu’il n’a toujours pas retiré, de suivre la manœuvre. Sautet revient à la charge :
« Vous travaillez vraiment pour les télécoms ? Vous n’avez pas l’air d’ingénieurs. »
Fritz sourit :
« Vous n’avez pas l’air d’un patron.
¾ Et
pourtant…
¾ Et pourtant !
assure Fritz. »
Stéphane avance dans ses recherches. Malgré un ordinateur assez lent, il parcourt l’ensemble du réseau à la recherche de KARL. Il se tourne vers Fritz et le
regarde avec insistance :
« C’est bon, tout est en ordre. »
¾ Tu en es
sûr ? »
Fritz remercie le patron et s’excuse pour le dérangement occasionné :
« N’hésitez pas à contacter votre agence si un problème apparaît dans la journée. »
Ils se serrent la main. Sautet reste sur le pas de la porte, songeur :
« Une grosse berline noire, une immatriculation suisse, ils sont fous ! »
Le Général et ses acolytes s’enferment dans la voiture.
« Alors, lance-t-il en claquant sa portière.
¾ Cela va être plus
difficile que je ne le pensais, répond Stéphane en fermant la sienne.
¾ Qu’est-ce qu’il y
a encore ?
¾ Je n’ai rien
trouvé, et ce type a l’air suspicieux. Il me faut plus de temps pour retrouver KARL, il a du renommer ses modules selon son propre langage. Je n’ai aucune idée de l’endroit précis où sont ces
fichiers. »
Stéphane doit gagner du temps, Fausto ne devrait plus être très loin. Fritz s’adresse à Hugh :
« Puisque c’est ça, trouve-nous un hôtel dans le coin. Nous reviendrons cette nuit. »
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