Lundi 2 avril 2007
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12:00
Seule sur le chemin du retour, une ombre battait le trottoir. Le soleil était juste levé, la lumière passait à peine entre les grandes tours aux verres fumés. La nuit avait été calme pour Jack, comme la ville qui s’éveillait, presque sans bruit ; la garde avait été tranquille.
Au fond de sa poche, le téléphone se mit à sonner ; il décrocha.
Le couple Paulbend était un cas à part ; c’est Jack qui avait suivi sa femme depuis Londres et non l’inverse. Il avait, pour ainsi dire, sacrifié la brillante carrière qui s’ouvrait à lui jadis. La plupart de leurs amis les jugeaient sur ce point, eux qui ne pouvaient concevoir une autre vie de couple que la leur. A Singapour, l’homme était le plus souvent trader, entrepreneur ou commercial et sa compagne évoluait dans une inactivité outrancière, laissant les enfants aux soins de la maid philippine. Dans ce modèle bien réglé, l’homme possédait, la femme disposait ; l’homme gérait, la femme s’amusait, jouait au Mah-jong ou bien suivait des cours d’ikebana au British Club. Jack se moquait de tout cela. Il s’en foutait d’ailleurs plus que sa femme, qui détestait le voir cloîtré dans sa bibliothèque à lire et relire ses bouquins favoris. Pourquoi avait-il accepté ce poste d’inspecteur à
la P.J. de Singapour ? Il était persuadé de l’avoir fait pour son épouse. Une brillante avocate d’affaire qui entretenait un mordu de littérature, cela ne satisfaisait que peu les exigences de la communauté des riches expatriés de Singapour. Quoiqu’il en soit, Jack en avait vu d’autres, surtout du temps où il était flic à Piccadilly. Aujourd’hui, il prenait le temps de lire entre les patrouilles, dans cette ville policée et docile d’Asie où il ne se passait rien de très spectaculaire. « On ne change pas facilement » se répétait-t-il souvent.
Pour une fois, ça n’était pas sa femme qui lui rappelait d’acheter le Wall Street Asia. C’était plus grave.
« Où çà ? Bugis ? J’arrive tout de suite ! »
Quelques minutes plus tard, il était sur les lieux. L’adresse était une rue étroite, bordée d’anciennes maisons coloniales, la plupart recyclée en petites échoppes de vendeurs de nouilles locales, toutes fermées à cette heure. Dans l’obscurité du passage, les gyrophares des voitures finissaient de lui indiquer le chemin. Il se dirigea vers le premier officier venu.
« Que se passe-t-il ?
¾ C’est au deuxième étage, appartement de gauche, répondit l’officier. Tenez, prenez ça, vous en aurez besoin. »
Le jeune homme lui tendit un mouchoir en soie bleue.
« C’est si moche que ça ? »
L’officier hocha la tête.
La mine habituellement nonchalante de Paulbend se transforma sous l’effet conjugué de l’inquiétude et de l’excitation. Ca faisait longtemps qu’il n’avait pas goûté à cette sensation ; depuis son départ de Londres pour être exact. D’ordinaire, il y avait ici moins de brouillard, moins de mystère.
Il s’engagea dans l’escalier et fût surpris par l’odeur de brûlé qui s’échappait de l’immeuble. Au fur et à mesure qu’il gravissait les marches de fer, il découvrait, derrière les parfums de bois calciné, celui de la putréfaction. La fragrance inhabituelle, si forte, s’infiltrait sous sa peau ; il sentait jusque dans son dos monter et s’immiscer les effluves lourdes d’un cadavre.
Sur le palier de l’appartement 2S, les policiers l’attendaient pour lui montrer le chemin. Il colla, comme un tampon, le mouchoir bleu sur son nez. C’était un appartement très ordinaire, en tout cas ici, à Singapour. La décoration y était d’un parfait mauvais goût, entre dorures baroques et modern art de piètre qualité. Dans le coin qui lui faisait face, un petit bouddha trônait sur son autel ; Paulbend savait en bon professionnel que les locataires étaient sûrement des autochtones d’origine chinoise. Lentement, il s’enfonçait dans la noirceur du logis, traversant les différentes pièces, comme des galeries menant à une chambre funéraire. La pièce principale était petite, sombre, parce que son unique fenêtre donnait directement sur le mur de l’immeuble d’en face. La chambre à coucher se trouvait derrière le salon ; Jack suivait les traces de suie sur la moquette en évitant consciencieusement les objets qui traînaient.
Il entra finalement dans la chambre. Sur le lit, deux énormes morceaux de bois noir, presque fumant, enfonçaient les draps jaunes couverts de cendres. La pièce empestait de relents immondes : un corps sectionné gisait sur son brasier éteint.
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