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Ouroboros
Une courte histoire de la civilisation contemporaine
Cela fait maintenant plus d’un mois que Paulbend ne dort plus. Il n’a pas connu une telle pression et fatigue depuis cette fameuse affaire de viol qui l’amena à Singapour. Ce meurtre atroce alimente réellement tous les journaux à scandale de l’île ; les spéculations vont bon train. C’est le sujet de prédilection dans tous les dîners mondains malgré la vague inexpliquée de suicides à l’échelle mondiale qui a défrayé la chronique deux ou trois jours. Sur l’île, tout le monde a son avis sur the screaming woman ; les inspirations paranoïaques des Singapouriens se réveillent. La population des expatriés accrédite la thèse du meurtre commandité par les triades Malaisiennes, les locaux penchent d’avantage pour une affaire de conflit entre religions.
Paulbend a été de nombreuse fois sollicité par les journaux et les télévisions locales malgré les efforts fournis pour ne pas divulguer l’affaire. Le gouvernement l’a sommé, avec sa hiérarchie entière, de résoudre au plus vite cette affaire. Jamais autant de ressources n’ont été allouées à une enquête et Jack fait son maximum pour les utiliser à bon escient ; son bureau est devenu une sorte de cellule de crise. Une équipe de la police scientifique travaille vingt-quatre heures sur vingt-quatre sur cette affaire, en coopération avec Interpol et les polices des pays environnants.
Le bureau de Paulbend est devenu son bunker ; il y mange, dort, et travaille. Les murs sont couverts des photos de la scène du crime, de radios et de scanners. Les plus grands spécialistes de l’imagerie médicale japonaise ont reconstitué l’image du visage de la jeune femme et sa photo à été publiée dans toute la presse et sur Internet.
Paulbend en est sûr : les auteurs du crime son déjà loin, très loin. Il se lève de son bureau et se dirige vers le tableau blanc sur lequel est inscrite une infinité de petites notes. Il regarde chacune d’entre elles pour la millième fois. Seules les photos du corps le poussent à ne pas baisser les bras. A chaque fois qu’il la regarde, il se dit que son devoir de flic, mais surtout son devoir d’homme, est de retrouver les bourreaux. Son assistant Sunn Tiao rentre dans la pièce :
« Jack, Goa Oi sur la ligne 2.
¾ Merci, Sunn. »
Jack s’assoit sur le bord de son bureau, décroche le combiné et appuie sur la touche 2 qui clignote.
« Paulbend, j’écoute.
¾ Bonjour Jack, Goa Oi à l’appareil. Nous allons avoir la visite d’experts venant des Etats-Unis.
¾ FBI ? demande Paulbend.
¾ Non, pas vraiment. Ce sont deux experts de New York, spécialisés dans l’analyse des meurtres en série.
¾ Encore ? Mais, monsieur, ce sont les dixièmes spécialistes que nous recevons sur l’affaire. On n’est même pas sûrs qu’il s’agisse d’un serial killer.
L’homme lui coupe la parole.
« Ecoutez-moi bien Jack, j’ai reçu des ordres particulièrement directifs concernant cette affaire. Alors coopérez, je vous en prie, il en va de votre place, si vous voyez ce que je veux dire. »
L’inspecteur reste muet.
« Je tenais à vous prévenir. C’est chose faite. Au revoir Jack. »
Paulbend écrase le combiné sur son embase.
« Quel con ! Des new yorkais, il ne manquait plus que ça ! »
Enervé, il lance un stylo sur son bureau. C’est très mal vu dans la culture chinoise de perdre pieds dans les situations de stress. Jack le sait pertinemment mais reste profondément européen.
Il se rassoit sur son fauteuil et va lire ses mails.
« Encore ! Ils vont m’entendre au service informatique. »
Il décroche son téléphone.
« Allô, ici l’Inspecteur Paulbend, je reçois toujours ce foutu spam. »
Il sait également que cela ne sert à rien de crier. Mais la fatigue le mets hors de lui.
« Monsieur, c’est impossible, nous l’avons explicitement bloqué sur le Firewall du réseau du commissariat.
¾ Rien à foutre, je viens tout juste de le recevoir. Trouvez-moi qui est ce con, merde ! Vous bossez ou non ?
¾ Oui, oui… Inspecteur, tout de suite. »
Jack se lève et retourne vers les photos, sans doute par automatisme. Son téléphone sonne de nouveau. Il décroche :
« Inspecteur ? C’est Will du service informatique, nous avons identifié trois Calkun en France et un seul prénommé Stéphane. A Paris, dans le neuvième arrondissement.
¾ Paris ? Parfait. Envoyez-moi son numéro de téléphone, je m’en charge personnellement.
¾ Je vous envoie ça tout de suite. »
Ca fait un certain nombre de fois que Paulbend a insulté copieusement l’expéditeur de ce fameux mail, une cinquantaine d’envois en moins d’un mois.
Il reçoit un mail du service informatique.
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Stéphane Calkun, +33 01 87 86 85 87 |
Paulbend prend son téléphone et appelle, il n’a que ça à faire pour le moment et a bien envie de se passer les nerfs sur quelqu’un.
« C’est quand même pas un mangeur de grenouilles qui va m’emmerder aujourd’hui ! »
Il ne parlait certes pas très bien français, mais il se sentait suffisamment emporté pour aller jusqu’au bout de cette plaisanterie. Son correspondant décroche, c’est une femme :
« Bonjour, excusez-moi de vous déranger, je voudrais parler à Stéphane Calkun, s’il vous plait.
¾ C’est sa mère à l’appareil… »
Elle se tait.
« Stéphane est-il là ?
¾ Monsieur, Stéphane est mort il y a un mois. Un accident de voiture. »
La mère se met à pleurer, on vient lui prendre le téléphone :
« Bonjour, je suis le père de Stéphane, vous êtes un ami ?
¾ Non, monsieur, je travaille pour son fournisseur d’accès à Internet.
¾ Nous sommes désolés, mais nous avons résilié l’abonnement il y a plus de cinq jours de cela. Vous pourriez mettre à jours vos bases de données, tout de même. Stéphane nous a quittés dans un terrible accident. »
Paulbend est gêné :
« Je vous présente mes sincères condoléances. Au revoir monsieur. »
Il raccroche ; Sunn Tiao rentre de nouveau dans la pièce.
« Jack, s’il te plaît…
¾ Pas maintenant !
¾ Jack, il y a une femme qui veut absolument te voir, c’est au sujet du meurtre.
¾ Eh bien tu prends sa déposition, comme pour les autres.
¾ Elle prétend connaître le nom de la victime et elle ne veut pas partir tant que tu ne l’auras pas reçue. »
Jack grogne.
« Fais-la entrer. C’est quoi son nom ? »
Sunn Tiao ouvre un passeport à la première page :
« Markus, Catherine Markus, elle est allemande, de passage chez nous.
¾ Allez vas-y, fais-la entrer. »
Jack se penche sur son écran et envoie pour la centième fois le spam à la corbeille :
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